Avec le subtil dosage de narcissisme et de paranoïa qui caractérise l’ensemble de la classe politique, vous déclarez, dans la presse de caniveau,
en l’occurrence Paris-Match : « Nous avons choisi de relever le défi du développement économique et de l’attractivité. » Quand on sait que, dans les années 1960, il
s’agissait d’édifier au même endroit un « Rotterdam aérien », ces propos indiquent avec clarté – mais on s’en doutait – que vous avez parfaitement intégré la complicité criminelle entre le capitalisme industriel et l’État technocratique qui, au nom de l’aménagement du territoire, a transformé la planète en chantier
perpétuel, perfidement enjolivé par une phraséologie imbécile : exigence de compétitivité, pôles d’excellence, haute qualité environnementale, développement durable… Que vous
assumez l’héritage – en le faisant fructifier – d’une perversion des politiques publiques impulsées par les grands corps de l’État (mines, ponts et chaussées, génie rural, eaux et forêts),
détenteurs du monopole de l’expertise. Que vous inscrivez votre action dans un projet d’essence totalitaire qui, se nourrissant d’une confiance aveugle dans le progrès scientifique,
l’innovation technologique, l’idéologie de la concentration… et la vertu autorégulatrice du marché, multiplie les grands projets inutiles et coûteux, assure la
privatisation de l’espace public, la dépossession et le déracinement des populations, la captation et le contrôle du
vivant, c’est-à-dire entraîne la société dans une dramatique fuite en avant. Ce massacre ayant pour seuls objectifs la volonté de puissance, le rayonnement international, la loi
du profit, et surtout la survie d’un système à qui la croissance est indispensable.
C’est sans états d’âme que vous édifiez votre carrière politique au service des entreprises du BTP (Vinci, Bouygues ou Eiffage) qui construisent
leur business sur la résignation des « citoyens ». C’est sans aucun complexe que vous confortez un urbanisme délirant dont la finalité, derrière l’alibi-langue de bois de
l’« optimisation de la gestion de l’espace urbain », n’est autre que la normalisation-sécurisation des quartiers (c’est-à-dire le contrôle et l’expulsion des populations
précaires ou immigrées), leur quadrillage par des dispositifs de surveillance de haute technologie, la transformation d’espaces libres en lieux d’enfermement payants, avec les moyens que l’on
sait (semblants de concertation, simulacres de démocratie, spéculation immobilière, opacité des tractations financières, etc.) et les conséquences désormais connues au niveau humain,
social, écologique (solitude, dépression, mal-être, destruction du patrimoine paysager, perturbation des écosystèmes, épuisement des ressources, etc.).
Galvanisé par un mépris sans bornes, vous assénez : « Nous sommes dans un État de droit. Quand les décisions sont prises, la loi doit
être respectée. » Il semble que votre conception de l’« ordre républicain » soit à géométrie variable. Vous justifiez le futur aéroport par le fait qu’il ait été
reconnu d’utilité publique, et pourtant vous combattiez en 1997 le projet de centrale nucléaire du Carnet alors que l’État l’avait déjà déclarée d’utilité publique ! Il semble aussi que
vous omettiez votre régulière propension à vous asseoir sur la dite loi. Cette interprétation tous azimuts vous permet de cumuler de multiples mandats : Premier ministre, maire de Nantes
(depuis vingt ans, ce qui vous a laissé le temps de mettre en place un verrouillage efficace), président de Nantes Métropole, député, président d’un groupe à l’Assemblée nationale. Vous
paraissez aussi oublier votre condamnation à six mois de prison avec sursis en 1997 pour favoritisme dans l’attribution d’un marché public (même si une réhabilitation est intervenue depuis). Un
moment d’égarement, sans doute, dans un contexte de grande probité. Et, lorsqu’en 2008 vous demandiez à vos sbires de lister quartier par quartier les « opposants notoires »,
il s’agissait probablement de leur venir en aide. Il n’échappe en effet à personne qu’en matière de cuisine électorale c’est à leurs casseroles qu’on
reconnaît les grands chefs.
Avec l’aplomb qui sied aux hommes providentiels, vous déclarez, pour justifier le nouveau, que « l’actuel aéroport posera des problèmes
de sécurité et d’environnement ». Comme si vous manifestiez le moindre soupçon d’intérêt pour la question écologique, malgré la mise en place d’un prétendu grand débat sur la
transition énergétique. Rassurez-nous, ce n’est pas pour se protéger du réchauffement climatique que la tête de l’État s’est munie d’un sombre Ayrault, et le fait que Nantes vienne d’être élue
« capitale verte de l’Europe » pour 2013 est bien un gag ! Alors que, tous les dix ans, en France, c’est l’équivalent d’un département qui disparaît en terres agricoles,
la construction de l’aéroport et des dessertes routières sur 1 650 hectares doit être perçue pour ce qu’elle est, une aberration supplémentaire. Faut-il aussi vous rappeler que les
réglementations française et européenne interdisent de porter atteinte aux zones humides, éléments caractéristiques du bocage concerné, et indispensables à la régulation des rivières, à la
reconstitution des nappes phréatiques et à la dépollution ? Mais l’essentiel est ailleurs : non seulement cet aéroport, qui déplacerait un problème sans le résoudre, serait incompatible
avec le projet de réduction des gaz à effet de serre, mais il deviendrait « opérationnel » en 2017, c’est-à-dire à une période où le renchérissement du prix du pétrole aura
déjà mis à mal l’aviation civile. Par ailleurs, les capacités d’optimisation de l’aéroport actuel ont été nettement sous-évaluées et la crise a sérieusement affecté le rythme de croissance du
transport aérien. C’est pourquoi afficher un objectif de neuf millions de passagers en 2050 est non seulement irresponsable, mais absurde. En outre, il serait temps de reconnaître que
l’avion ne contribue en rien à l’émancipation de l’Homme. Si l’aviation dans son ensemble est un scandale social par son accès inégalitaire, le tourisme de
masse n’en est pas moins un instrument de destruction des cultures. Enfin, les échecs des travaux pharaoniques ne manquent pas : Angers dispose d’un aéroport neuf, qui a coûté
beaucoup d’argent… et qui est fermé la moitié de l’année !
En dépit d’une détermination de plus en plus forte des résidents de la ZAD qui « ne lâcheront rien » et d’une remarquable
mobilisation solidaire (manifestation du 17 novembre et soutien quotidien), en dépit aussi de mises en garde y compris provenant de votre propre camp, vous vous acharnez à multiplier les
assauts policiers et le saccage des lieux, à raison de 500 000 euros par semaine (à ajouter aux 650 millions du projet lui-même). L’austérité,
c’est pour la plèbe ! Découvrant le vrai visage de la « gauche », vous persévérez à maintenir une logique
répressive qui n’a effectivement rien à envier à celle de vos prédécesseurs. Et le risque est réel que les affrontements débouchent sur des incidents graves. Vous devriez vous
méfier des dommages « collatayrault » ! De concert avec le spécialiste de la contredanse, M. Valls… à trois temps
(identifier-harceler-expulser), vous vous vautrez dans l’illégalité – que vous dénoncez par ailleurs –, ne serait-ce que par la destruction de cabanes érigées sur des terrains
non expulsables avant mars 2013. Mais le capital n’attend pas !
Cette tentative de passage en force, cette politique de la terre brûlée ne constituent pas
seulement une erreur sur le plan stratégique, une ineptie au plan intellectuel, mais une faute morale. En contribuant à entretenir la spirale infernale du bétonnage et des expulsions
préalables, vous arrachez à la terre des histoires de vie, vous imposez la souffrance à des gens ordinaires qui ne demandent qu’à prendre en main leur avenir, à tisser des liens, à construire
des jardins partagés, des chantiers collectifs… Bref, à exister. Mais en promoteur zélé de la modernité, la ruralité ne vous intéresse sans doute que figée dans un musée.
Je vous invite à méditer ces propos d’une habitante de la ZAD : « Quand tu plonges tes mains dans une terre, tu ne les retires pas comme
ça. » Mais je ne suis pas sûr que le peu d’humanité qu’il vous reste vous permette d’en mesurer la portée parce que, s’il faut détruire l’homme
pour en faire un militaire, il faut déjà sévèrement l’avilir pour en faire un politicien. Obstiné à défendre les intérêts financiers des groupes privés au détriment de celui des
plus vulnérables, occupé à stigmatiser les « activistes ultra-minoritaires », vous ne percevez pas que ce combat participe d’une lutte plus globale – certains l’ont comparé à
Plogoff ou au Larzac, d’autres ont évoqué une guerre de tranchées – que le mode de production et de consommation que vous soutenez est déjà obsolète, que le système que vous voulez sauvegarder
est sous perfusion pour avoir nié à la fois les valeurs humaines essentielles et les contraintes écologiques incontournables.
Incapable de tirer les leçons de l’histoire, vous vous êtes engagé dans une impasse : de nouveaux collectifs de soutien se constituent ; les
assauts violents et répétés des abrutis en uniforme ne peuvent que renforcer la solidarité et l’émergence de diverses formes de désobéissance civile au sein d’une population qui perçoit de plus
en plus clairement les véritables enjeux ; des recours juridiques ont été déposés auprès de la Cour européenne des droits de l’homme. Monsieur Ayrault, quels que soient le niveau d’indifférence
d’une partie de la population et le degré de lâcheté des élus écologistes, vous avez d’ores et déjà perdu. Que votre volonté soit inébranlable ou qu’elle faiblisse, jamais l’aéroport de
Notre-Dame-des-Landes ne verra le jour !
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