blog - Vannes & alentours
Si l'on en croît l'actuel secrétaire général de la CGT, la grève générale n'a, je cite, « jamais été pratiquée dans la pratique sociale de notre pays ». Thibault se trompe, à moins que l'on n'ait pas la même définition de ce qu'est une grève générale, c'est-à-dire une grève interprofessionnelle touchant en principe tous les travailleurs dans un pays ou une grève interprofessionnelle nationale de grande ampleur.
Ce que Jaurès, pourtant défavorable à la grève générale, expliquait comme suit : « Pour qu'il y ait grève générale, il n'est point nécessaire que la totalité des corporations entre en ligne, il n'est même pas nécessaire que, dans les corporations qui participent au mouvement, la totalité des ouvriers fasse grève. Il suffit que les corporations où la puissance capitaliste est le plus concentrée, où la puissance ouvrière est le mieux organisée, et qui sont comme le noeud du système économique, décident la suspension du travail, et il suffit qu'elles soient écoutées par un nombre d'ouvriers tel que, pratiquement, le travail de la corporation soit suspendu. » En d'autres termes, le travail de certaines corporations (transports, énergie) est vital à court terme pour le capitalisme et ce sont ces corporations qui sont en mesure d'imposer la grève générale.
Si l'on est d'accord avec cette définition, alors, Bernard Thibault sera d'accord avec moi pour dire que la France a vécu au moins trois grèves générales : en février 1934, en riposte à la manifestation réactionnaire du 6 février ; en 1936, quand la France fut paralysée à la suite de la victoire du Front populaire ; en 1968, enfin, lors de ces beaux mois de mai et juin. Quant au mouvement de 1995, il n'en fut pas une, même s'il a rempli à sa façon la même fonction en paralysant le pays au nom de la défense de la Sécurité sociale et du régime de retraites des fonctionnaires.
Bernard Thibault a déclaré ensuite que la grève générale n'était pas un moyen d'élever un rapport de forces. Ces trois moments historiques ont prouvé exactement le contraire. En 1934, la grève générale permit que s'intensifie le rapprochement entre la CGT réformiste et la CGTU communiste, ce qui allait aboutir à la réunification un an plus tard ; s'en est suivi une vague de syndicalisation des plus remarquables. En 1936, c'est l'aile révolutionnaire de la CGT (trotskystes et anarchistes) qui pousse à l'occupation des usines, et impose au gouvernement de gauche de répondre à ses revendications ; il le fera avec les Accords de Matignon. En 1968, c'est la grève générale qui fait enfin vaciller le gaullisme, donne les Accords de Grenelle, et ouvre la porte à dix années de luttes sociales et sociétales.
Bernard Thibault se trompe ou, plus vraisemblablement, il n'a pas été précis dans sa réponse. Il n'aurait pas dû déclarer : la grève générale « n'a jamais été pratiquée dans la pratique sociale de notre pays », ce qui d'ailleurs n'est pas une bien jolie phrase, même si on en saisit le sens. Il aurait dû dire deux choses intimement liées entre elles. Il aurait dû dire : « Des grèves en se généralisant ont donné des grèves générales », ce qui est historiquement juste puisque les directions confédérales CGT ne furent pas à l'initiative des mouvements de 1936 et 1968.
Il aurait dû ajouter : « La CGT, depuis qu'elle a mis en minorité les syndicalistes révolutionnaires à la fin des années 1900, n'a jamais mis en avant l'idée de grève générale. Pourtant l'idée de grève générale était inscrite dans la Charte d'Amiens de 1906 : le syndicat « prépare l'émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste, et d'autre part, il préconise comme moyen d'action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir, le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale. » Il a jeté aux oubliettes l’idée de grève générale parce qu’elle laisse entendre que le syndicat est l'outil par lequel le prolétariat organisé entend faire la révolution sociale, alors que les marxistes, réformistes puis léninistes, nous ont enseigné que le syndicat était réformiste par nature et que la révolution serait l'oeuvre des partis politiques, notamment du Parti communiste avec lequel nous sommes intimement liés depuis la Libération. Sur la question des retraites, notre modérantisme, qui s’explique en partie par le fait que les salariés n’ont plus le sentiment qu’ils sont une force, va nous mener à la défaite. Mais une défaite provisoire, nous comptons bien que, lors des prochaines présidentielles, la gauche l’emporte et révise cette loi dans un sens plus positif pour les salariés. » Si Bernard Thibault avait dit cela, je n'aurais rien eu à objecter.
Chronique extraite du site le monde comme il va
Si vous désirez en savoir plus sur l'idée de la grève générale :
Miguel Chueca (Textes rassemblés et présentés par), Déposséder les possédants – La grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire (1895-1906), Agone, 2008.