blog - Vannes & alentours
(suite de la communication de Jean-Pierre Tertrais, lors d'une action anti-Ogm à Rennes devant l'INRA en 2000)
"Je voudrais terminer par le point de vue spécifique des anarchistes sur cette question de la propriété foncière, point crucial du débat. Beaucoup, agronomes, paysans ou autres, voient la solution dans le développement de l'agriculture familiale. D'abord, c'est croire que les propriétaires de domaines de 300 ou 400 ha vont accepter courtoisement de se laisser déposséder (ou alors il faut s'expliquer : s'agirait-il d'une agriculture à deux vitesses ?). Ensuite, c'est oublier que le système dans lequel elle se développerait est le système capitaliste, et que la dynamique de ce système ne peut qu'accroître une concentration toujours plus importante. L'accumulation du capital aggrave constamment les inégalités.
En France, avant l'irruption de l'agrobusiness (dans les années 50-60), c'est l'agriculture familiale d'auto-subsistance qui prédominait depuis la réforme agraire née du démantèlement des propriétés féodales. La Révolution de 1789 avait aboli la rente seigneuriale et conforté le poids de la petite et moyenne paysannerie. Les structures agraires ont continué à évoluer lentement vers un plus grand morcellement de la propriété et de l'exploitation. En 1865, selon la statistique des cotes foncières, il existait 14 millions de propriétaires. L'augmentation des quantités produites conjuguée à la hausse des prix donne à beaucoup de paysans les moyens d'acheter des parcelles, tandis que la hausse des salaires permet à certains journaliers d'accéder à la propriété.
Or le capitalisme reconstitue aujourd'hui le même schéma que le féodalisme. Pour cela, il lui suffit d'attribuer chaque année, par exemple, à 4 200 chefs d'exploitation 750 000 F (114 000 euros) pour l'agrandissement de leurs fiefs, pendant que 250 000 ne percevront que 18 000 F (2 700 euros). Et cette exploitation familiale est précisément en train de disparaître à raison de 30 000 par an parce qu'elle est contraire aux exigences du capitalisme. 180 000 exploitations occupent les deux tiers de la Surface agricole utilisée (SAU). Ces exploitations représentent le « noyau dur » de l'agriculture française.
On est d'ailleurs dans un cercle vicieux, puisque la forte demande de foncier, souvent de la part des agriculteurs qui cherchent à s'agrandir, entraîne une augmentation du prix des terres agricoles (de 19 % de janvier 1999 à juillet 2000). Situation évidemment très défavorable aux petites et moyennes exploitations, et surtout aux jeunes en quête de terres pour s'installer.
On est aussi devant un curieux paradoxe : alors que la plupart des Français souhaitent certainement une réforme agraire au Brésil, par exemple, où 1,4 % des propriétés de plus de 100 ha rassemblent 50,4 % de la surface cultivable, nous laissons s'amplifier chez nous le phénomène exactement inverse : la concentration des terres.
La mise en commun des terres apparaît donc comme la seule perspective réaliste. Réaliste, parce qu'elle s'est déjà réalisée, notamment en Espagne, pendant la Révolution de 1936, où les terres ont été gérées collectivement.
Au Brésil, sous l'impulsion du MST (Mouvement des travailleurs ruraux Sans Terre), dans la majorité des cas d'occupation de terres, celles-ci sont collectivisées, après débat entre toutes les familles. Une organisation est mise en place pour produire, commercialiser et transporter la production.
Gracchus Babeuf, révolutionnaire français, s'était opposé à la loi agraire de mars 1793, parce qu'il savait que l'égalisation d'un jour ne serait que le point de départ d'une nouvelle course à l'inégalité des fortunes (et on peut constater aujourd'hui que l'Histoire lui a donné raison). Il écrivait : « La loi agraire, ou le partage des campagnes fut le vœu instantané de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades mues par leur instinct plutôt que par la raison. Nous tenons à quelque chose de plus sublime et de plus équitable, le Bien Commun ou la communauté des biens ! Plus de propriété individuelle des terres : la terre n'est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : les fruits sont à tout le monde. »"
Pour aller plus loin sur le communisme anarchiste, lire ce magistral texte de référence : Anarchie et communisme, de Carlo Cafiero (1880).